The Cranberries – Zombie – 1994
Une guitare saturée, un roulement de batterie martial et une voix irlandaise qui se brise sur un mot répété jusqu’à l’obsession : The Cranberries Zombie ne ressemblait à rien de ce que le groupe de Limerick avait enregistré jusque-là. Chanson de colère née d’un attentat et portée par un clip doré tourné au milieu des soldats de Belfast, The Cranberries Zombie est le premier extrait de l’album No Need to Argue, sorti en 1994.
The Cranberries Zombie : présentation du single
The Cranberries Zombie paraît le 19 septembre 1994 chez Island Records, deux semaines avant l’album No Need to Argue, publié le 3 octobre. Paroles et musique sont signées de la seule Dolores O’Riordan, chanteuse et autrice du quatuor qu’elle forme avec Noel Hogan à la guitare, Mike Hogan à la basse et Fergal Lawler à la batterie. La production revient à Stephen Street, ancien complice des Smiths et de Blur, qui enregistre le disque entre le studio The Manor, à Shipton-on-Cherwell dans l’Oxfordshire, et les Townhouse Studios de Londres. Cinq minutes six secondes, un tempo lourd et des guitares distordues : le contraste est total avec la douceur de Linger.
Le succès de The Cranberries Zombie est mondial. Le titre s’installe à la première place en Allemagne et en Australie, prend six semaines la tête du classement Modern Rock Tracks de Billboard, se hisse à la 3e place en Irlande et à la 14e au Royaume-Uni, où il est certifié quadruple disque de platine. En France, le morceau n’entre au Top 50 que fin février 1995 mais y reste vingt-quatre semaines, dont neuf à la première place, et décroche un disque d’or avec environ 484 000 exemplaires vendus. Les auditeurs de Triple J le placent en tête de leur Hottest 100 de 1994, et l’album qu’il annonce dépassera 17 millions d’exemplaires.

De Limerick aux stades du monde entier
Tout commence en 1989 à Limerick, dans l’ouest de l’Irlande, où les frères Hogan et Fergal Lawler montent un groupe au nom potache, The Cranberry Saw Us. Leur chanteur part au bout de quelques mois. Une jeune fille de dix-huit ans se présente à l’audition avec un clavier sous le bras et revient la semaine suivante avec les paroles et la mélodie de Linger : Dolores O’Riordan vient de sceller l’histoire du groupe, rebaptisé The Cranberries.
Le premier album, Everybody Else Is Doing It, So Why Can’t We?, sort en 1993 et devient un phénomène outre-Atlantique quand les radios universitaires américaines s’emparent de Linger et de Dreams. La formation passe en quelques mois des petites salles aux festivals. C’est en pleine tournée, dans ce tourbillon, que s’écrit The Cranberries Zombie.

The Cranberries Zombie : la genèse, Warrington et les enfants tués
Le 20 mars 1993, deux bombes dissimulées dans des poubelles explosent en pleine rue commerçante de Warrington, dans le nord-ouest de l’Angleterre. L’attentat, revendiqué par l’IRA, tue deux enfants : Jonathan Ball, trois ans, et Tim Parry, douze ans. Le groupe tourne alors au Royaume-Uni. Bouleversée, Dolores O’Riordan écrit dans la nuit le texte de The Cranberries Zombie, avec cette phrase devenue célèbre sur un enfant lentement emporté, et cette date, 1916, qui renvoie à l’insurrection de Pâques et rappelle l’ancienneté du conflit nord-irlandais.
La chanteuse a toujours refusé la lecture militante que certains ont voulu plaquer sur le morceau : « L’IRA, ce n’est pas moi, je ne suis pas l’IRA », déclarait-elle, rappelant qu’être irlandaise en Angleterre au printemps 1993 n’avait rien d’évident. Il faut toute sa ténacité pour imposer ce brûlot de cinq minutes comme premier single, là où l’entourage aurait préféré une ballade dans la veine de Linger. Le riff épais, presque grunge, rejoint alors le grand retour des guitares du début des années 1990, celui-là même qui portait le Big Gun d’AC/DC un an plus tôt.

Le clip de The Cranberries Zombie, l’or et les ruines de Belfast
La réalisation est confiée à Samuel Bayer, l’homme du Smells Like Teen Spirit de Nirvana. Son idée : filmer Dolores O’Riordan intégralement peinte en or, immobile devant une croix, entourée d’enfants couverts d’argent comme autant de chérubins figés. Ces plans d’une froideur de statue alternent avec des images tournées à Belfast, soldats britanniques en patrouille et gamins jouant dans des rues grillagées. Le contraste entre l’allégorie dorée et le documentaire fait toute la force visuelle de The Cranberries Zombie.
Jugé trop violent, ce montage est écarté par plusieurs diffuseurs, dont la BBC, et une seconde version centrée sur le groupe en performance est tournée à Los Angeles. La censure n’empêche rien : MTV diffuse massivement la version originale, qui vaut à The Cranberries Zombie le trophée de la meilleure chanson aux MTV Europe Music Awards de 1995.
Le 15 janvier 2018, une séance d’enregistrement qui n’aura pas lieu
L’anecdote est l’une des plus troublantes de l’histoire récente du rock. Le groupe américain Bad Wolves avait enregistré une reprise de The Cranberries Zombie et obtenu l’accord de Dolores O’Riordan pour qu’elle vienne y poser sa voix. Le rendez-vous était fixé au studio le 15 janvier 2018, à Londres. Ce matin-là, la chanteuse est retrouvée morte dans sa chambre d’hôtel, à quarante-six ans. La reprise sort quelques semaines plus tard sans elle, et le groupe reverse ses droits à ses trois enfants.

The Cranberries Zombie, un classique intemporel
En avril 2020, le clip de The Cranberries Zombie devient le premier d’un groupe irlandais à franchir le milliard de vues sur YouTube. Miley Cyrus en livre la même année une version dépouillée, et les reprises se comptent par centaines, du métal au quatuor à cordes. Trente ans après sa sortie, la chanson a changé de statut : elle est devenue un chant de stade, entonné par les supporters irlandais de rugby pendant la Coupe du monde 2023, au point de relancer le débat sur le sens d’un morceau écrit contre la violence.
Le groupe, lui, s’est arrêté après In the End, publié en 2019 à partir des dernières maquettes vocales de sa chanteuse. Il reste ce riff que tout guitariste débutant apprend un jour, ce cri sur la syllabe finale et cette manière très particulière qu’avait Dolores O’Riordan de rouler les mots, aussi reconnaissable au premier accord que la voix de Kyo sur Le Chemin pour une autre génération. Il suffit de quelques secondes à la radio pour que tout revienne : les cassettes enregistrées et l’impression, à quatorze ans, qu’une chanson pouvait dire quelque chose du monde. C’est peut-être cela, un classique intemporel, et The Cranberries Zombie en est l’exemple parfait.
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