Rita Mitsouko – Marcia Baila – 1984
Rita Mitsouko Marcia Baila reste l’un des plus improbables triomphes de la chanson française : un hommage funèbre à une danseuse emportée par le cancer, chanté sur un rythme de fête et accompagné d’un clip devenu manifeste visuel, Rita Mitsouko Marcia Baila s’est imposé comme le tube d’un été entier, sorti en 1984.
Rita Mitsouko Marcia Baila : présentation du single
Le morceau figure d’abord sur l’album Rita Mitsouko, premier disque du duo paru chez Virgin en 1984. Paroles et musique sont signées Catherine Ringer et Fred Chichin, la production étant assurée par l’Allemand Conny Plank, artisan du son de Kraftwerk, Neu! ou Ultravox, en collaboration avec le groupe lui-même. L’enregistrement se partage entre le Conny’s Studio de Cologne et le studio personnel des deux musiciens à Paris. Virgin mise alors sur Restez avec moi comme premier 45 tours, qui passe inaperçu. Rita Mitsouko Marcia Baila ne sort en single, couplé à Jalousie en face B, qu’au début de l’année 1985, poussé par les radios libres qui le diffusent en boucle.
La suite tient du raz-de-marée. Entré au Top 50 français le 27 avril 1985 à la 33e place, le titre grimpe jusqu’à la 2e position, qu’il occupe trois semaines, et totalise 29 semaines de présence dont 17 dans le top 10. Il atteint la 13e place de l’Eurochart Hot 100, la 41e au Québec, et ira jusqu’à la 27e place du classement Dance Club Play du magazine américain Billboard. Certifié disque d’or en France pour 500 000 exemplaires, le 45 tours en écoulera en réalité près de 800 000.

Catherine Ringer et Fred Chichin, la rencontre fondatrice
Née à Suresnes le 18 octobre 1957, fille du peintre Sam Ringer, Catherine Ringer passe par le chant lyrique, la danse et le théâtre avant de croiser la route de Fred Chichin en 1979, lors d’une audition pour un spectacle. Guitariste passé par plusieurs formations de la scène punk et new wave parisienne, il devient son compagnon à la ville comme à la scène. Le nom du groupe naît d’un jeu de mots entre le prénom Rita et le parfum Mitsouko de Guerlain.
Leur recette est unique dans le paysage français des années 1980, guitares saturées, rythmiques latines, orgues bricolés, textes à double fond et une voix capable de passer du cri à la comptine en une mesure. Avant Rita Mitsouko Marcia Baila, le duo n’a connu que des succès d’estime avec Minuit dansant et Don’t forget the night. C’est ce titre qui fait basculer deux marginaux attachants au rang d’institution nationale.

Rita Mitsouko Marcia Baila : la genèse d’un hommage
Derrière le prénom du titre se cache une personne réelle : Marcia Moretto, danseuse et chorégraphe argentine née en 1946. Catherine Ringer la rencontre en 1976 au Café de la Gare, la retrouve en 1980 pour un spectacle, puis l’invite à accompagner le groupe sur scène pendant deux ans. Marcia Moretto meurt d’un cancer du sein le 21 mai 1983, à 36 ans. Le texte de Rita Mitsouko Marcia Baila ne cherche ni l’euphémisme ni le pathos : il nomme la maladie, décrit le corps qui se dérobe, et choisit malgré tout de faire danser celle qui ne le peut plus.
Musicalement, tout part d’une maquette enregistrée à la maison sur un quatre-pistes, que Conny Plank aura la sagesse de ne presque pas retoucher. Les guitares tranchantes s’appuient sur une pulsation empruntée aux musiques latines, quelque part entre la cumbia et le rock, et l’énergie du morceau contredit en permanence la noirceur du propos. C’est ce grand écart, la joie et le deuil dans le même refrain, qui donne à la chanson sa force intacte quarante ans plus tard.
Rita Mitsouko Marcia Baila : six jours de tournage à Aulnay-sous-Bois
Le clip, réalisé par Philippe Gautier, est tourné en janvier 1985 à Aulnay-sous-Bois, en six jours. Virgin n’avance que 80 000 francs, complété par des aides publiques, le budget final approche les 400 000 francs, une somme considérable pour un vidéoclip français de l’époque. Les costumes sont confiés à Jean-Paul Gaultier et Thierry Mugler, les décors à l’artiste Xavier Veilhan, et les fresques peintes à des représentants de la Figuration libre : huit peintres reçoivent chacun une phrase de la chanson à illustrer.
Le résultat mélange danseurs de flamenco et de danse contemporaine, imagerie empruntée à la fête des morts mexicaine et silhouettes seventies, dans un tourbillon de couleurs qui doit autant à la peinture qu’au cinéma. Diffusé en juin 1985 dans Les Enfants du rock, il devient instantanément une référence : rares sont les clips français de cette décennie à avoir été autant rediffusés, cités et imités. Rita Mitsouko Marcia Baila doit une part considérable de son succès à ces quelques minutes d’images.

L’accent espagnol d’une chanteuse qui ne parle pas espagnol
L’une des signatures du morceau tient à la diction de Catherine Ringer, qui roule les r et exagère un accent hispanisant du début à la fin. La chanteuse n’a jamais parlé espagnol : cet accent est une pure invention de studio, destinée à faire entendre l’origine argentine de la dédicataire et à donner au texte une théâtralité de music-hall. La graphie elle-même relève du même jeu, puisque le duo écrit le titre avec un tréma, « Marcia Baïla », là où l’espagnol s’en passe.
Autre détail savoureux : les grandes radios nationales avaient purement et simplement écarté la chanson, jugée trop étrange, et préféraient Restez avec moi. Ce sont les radios libres, autorisées depuis 1981 et encore bricoleuses, qui ont imposé le titre à force de passages. Comme le Chacun fait (c’qui lui plaît) de Chagrin d’amour en 1981, Rita Mitsouko Marcia Baila appartient à cette poignée de titres français que la bande FM naissante a portés contre l’avis des professionnels.
Rita Mitsouko Marcia Baila, un classique intemporel
Aux Victoires de la musique de 1990, le titre est élu deuxième meilleure chanson française de la décennie écoulée. Il a depuis été repris par Los Del Sol, Ricky Martin, le Suédois Christer Björkman ou encore Nouvelle Vague sur l’album Couleurs sur Paris en 2010, et il figure parmi les chorégraphies du jeu Just Dance 3, ce qui lui a offert une seconde vie auprès d’un public né bien après 1985. Le groupe, lui, a enchaîné les succès avec Andy, C’est comme ça, Les Histoires d’A ou Le Petit Train, jusqu’à la mort de Fred Chichin en novembre 2007.
La disparition de Catherine Ringer, le 15 septembre 2026 à 68 ans, a ramené la chanson en tête des hommages et des playlists, comme une évidence. Il aura suffi de quelques mesures pour que reviennent les samedis soir devant Les Enfants du rock, les magnétoscopes et les premières compilations du Top 50. Rita Mitsouko Marcia Baila avait été écrit pour qu’une morte continue de danser ; le titre remplit aujourd’hui le même office pour celle qui l’a chanté.
Pour retrouver la discographie et l’actualité du groupe, rendez-vous sur son site officiel.





