Chapi Chapo – 1974

Chapi Chapo, c’est cinq minutes de douceur avant le dîner : deux petits personnages coiffés d’un chapeau, un monde de cubes multicolores, pas un mot de dialogue et une musique de François de Roubaix que l’on reconnaît dès les premières notes. Créée par Italo Bettiol et Stefano Lonati, la série Chapi Chapo est arrivée sur la première chaîne de l’ORTF le 16 octobre 1974.

Chapi Chapo : fiche technique

Création et réalisation : Italo Bettiol et Stefano Lonati
Production : Bélokapi, studio fondé en 1968
Direction de production : Nicole Pichon
Décors : Jérôme Colin
Montage : Françoise Bettiol
Musique : François de Roubaix
Paroles du générique : Charles Level
Voix du générique : Linette Lemercier
Technique : animation en volume, image par image
Format : 60 épisodes de 5 minutes
Première diffusion : première chaîne de l’ORTF, à partir du 16 octobre 1974
Premier épisode : La Tapisserie
Disque : 45 tours Chapi Chapo (générique) / Cubes multicolores, Philips, 1974

Chapi Chapo – Chapi et Chapo dans leur monde de cubes – dessin animé 1974

Chapi Chapo, deux enfants dans un monde de cubes

Le principe de Chapi Chapo tient en une image. Chapi, la petite fille, porte du rouge. Chapo, le petit garçon, porte du bleu. Chacun a son chapeau, d’où le jeu de mots du titre, et tous deux vivent dans un décor entièrement composé de cubes de toutes les tailles et de toutes les couleurs, posés sur un fond blanc, sans horizon ni maison. Rien ne dit où l’on est, rien ne dit quand : l’univers se construit et se démonte à chaque épisode.

Les histoires sont minuscules et c’est tout leur charme. Dans La Tapisserie, le tout premier épisode, il suffit d’un rouleau de papier peint pour occuper cinq minutes. Ailleurs, un ressort rebondit, une boîte devient voiture de course, un objet inconnu tombe du ciel et il faut comprendre à quoi il sert. Pas de méchant, pas de course contre la montre, pas de morale finale : les deux personnages tâtonnent, se trompent, recommencent, et chaque épisode se termine par une petite danse. En cinq minutes, Chapi Chapo raconte exactement ce que fait un enfant qui découvre un objet pour la première fois.

De « Lili et Loulou » à Chapi Chapo : la genèse

Italo Bettiol et Stefano Lonati sont deux Italiens installés en France, passés par l’animation publicitaire avant de fonder le studio Bélokapi en 1968. Leur projet s’appelle d’abord Lili et Loulou. Refusé par la télévision allemande, il est rebaptisé, retravaillé, puis présenté à l’ORTF qui accepte de le produire. Le titre définitif, Chapi Chapo, vient des deux chapeaux qui coiffent les personnages et sonne comme une comptine, ce qui n’est pas un hasard.

La fabrication, elle, n’a rien d’enfantin. Chapi Chapo est tourné en volume, image par image, avec des marionnettes articulées et des cubes de bois déplacés au millimètre entre chaque photogramme. Une journée de plateau donne quelques secondes utiles. Ce travail d’orfèvre explique la sensation particulière de la série : les objets ont un poids, une matière, une ombre portée, ce qu’aucun dessin animé traditionnel ne pouvait offrir à l’époque. Bettiol et Lonati signeront ensemble d’autres séries pour la jeunesse, mais aucune n’atteindra la notoriété de celle-ci. Italo Bettiol s’est éteint en décembre 2022, à 96 ans, et la presse française lui a rendu hommage en le présentant simplement comme le créateur de Chapi Chapo.

La musique de François de Roubaix, signature de Chapi Chapo

Sans dialogues, tout repose sur le son. La partition est confiée à François de Roubaix (1939-1975), l’un des compositeurs les plus inventifs du cinéma français, connu pour Le Samouraï, Dernier domicile connu ou Le Vieux Fusil. Dans son studio personnel, il mélange flûtes, percussions, boîtes à musique et premiers synthétiseurs, et compose pour la série une suite de miniatures aériennes, un peu bancales, immédiatement identifiables.

Le générique, écrit par Charles Level et chanté par Linette Lemercier, voix familière du doublage français, paraît en 45 tours chez Philips en 1974, avec Cubes multicolores en face B. « Chapi Chapo, patapo, Chapo Chapi, patapi » : le refrain se retient en une écoute et se transmet depuis cinquante ans sans effort. François de Roubaix disparaît un an plus tard, en novembre 1975, dans un accident de plongée aux Canaries, à 36 ans. Sa musique pour la série est devenue l’une de ses pages les plus rééditées, samplée et reprise bien au-delà du public enfantin.

Chapi Chapo – pochette du 45 tours du générique – 1974

Le langage inventé de Chapi Chapo

L’autre trouvaille de la série, c’est sa langue. Chapi et Chapo ne parlent pas, ils babillent : un flot de syllabes sans signification, ce que les auteurs appelaient des gromelots. Pour l’obtenir, l’équipe a enregistré de très jeunes enfants, puis découpé et remonté les syllabes dans un ordre inattendu, jusqu’à créer une langue qui ressemble à celle des bébés sans en être une. Le résultat est universel : la série s’exporte sans doublage, du Québec aux États-Unis, où elle est reprise dans l’émission Pinwheel de Nickelodeon dans les années 1980.

Cette absence de mots place la série à part dans la production française de l’époque, aux antipodes des fables bavardes et satiriques comme Wattoo Wattoo, qui arrivera quatre ans plus tard. Là où les autres racontent, Chapi Chapo montre.

Chapi Chapo, un classique intemporel du dessin animé

Soixante épisodes de cinq minutes, c’est peu, et pourtant la série n’a jamais vraiment quitté les écrans : rediffusée sur TF1, puis sur les chaînes câblées comme Boomerang, éditée en DVD, elle a aussi nourri une industrie de produits dérivés, jouets, jeux et vingt-quatre petits albums illustrés que les brocantes s’arrachent encore. En 2015, un studio a même annoncé un projet de remake en images de synthèse, preuve que la marque n’a rien perdu de sa force.

L’influence dépasse largement le cercle des nostalgiques. Un groupe français a emprunté son nom à la série pour composer sur des instruments-jouets, et le clip de With Every Heartbeat de Robyn, en 2007, doit beaucoup à son esthétique de cubes et de couleurs franches. Cinquante ans après sa première diffusion, Chapi Chapo reste le meilleur exemple de ce que la télévision des années 1970 savait faire avec presque rien : deux personnages, des cubes, un compositeur de génie. La carrière de ce dernier se parcourt sur le site de référence consacré à François de Roubaix.

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