Peter Gabriel – Sledgehammer – 1986

Peter Gabriel Sledgehammer est l’un de ces titres qui ont changé la face du clip musical, un hommage funky à la soul de Memphis porté par une vidéo en volume restée inégalée, sorti en 1986.

Peter Gabriel – Sledgehammer : présentation du single

Publié le 14 avril 1986, « Sledgehammer » est le premier extrait de So, cinquième album studio de Peter Gabriel, paru le mois suivant chez Charisma et Virgin au Royaume-Uni et chez Geffen aux États-Unis. Le morceau a été enregistré à Ashcombe House, la ferme du musicien près de Bath, et coproduit par l’intéressé avec le Canadien Daniel Lanois. Autour de Gabriel, on retrouve Manu Katché à la batterie, Tony Levin à la basse fretless, David Rhodes à la guitare, une section de cuivres emmenée par Wayne Jackson, trompettiste des Memphis Horns, et les chœurs de P.P. Arnold, Coral Gordon et Dee Lewis. L’introduction, cette respiration flûtée qui précède la fanfare, provient d’un échantillon de shakuhachi, la flûte traditionnelle japonaise.

Le succès fut immédiat et mondial. Peter Gabriel Sledgehammer atteignit la première place du Billboard Hot 100 le 26 juillet 1986, unique numéro un américain de la carrière du chanteur, la quatrième place au Royaume-Uni et le sommet des classements canadiens pendant quatre semaines. Le titre domina également les palmarès rock et dance américains, performance rare pour un même morceau, et valut à son auteur trois nominations aux Grammy Awards, dont celles de disque et de chanson de l’année.

Peter Gabriel Sledgehammer
Peter Gabriel Sledgehammer

De Genesis à So, le long chemin d’un franc-tireur

Rien ne destinait le chanteur au sommet des hit-parades américains. Fondateur et premier chanteur de Genesis, connu pour ses masques et ses costumes de scène extravagants, Peter Gabriel avait quitté le groupe en 1975, après The Lamb Lies Down on Broadway, pour mener une carrière solitaire et exigeante. Ses quatre premiers albums portaient tous le même titre, son propre nom, et exploraient une pop expérimentale nourrie de rythmes africains et de boîtes à rythmes. Avec So, premier disque à recevoir un véritable titre, il assuma enfin la lumière. Ironie de l’histoire : « Sledgehammer » détrôna au sommet du classement américain « Invisible Touch » de Genesis, l’unique numéro un de son ancien groupe, mené entretemps par Phil Collins.

Le morceau lui-même est une déclaration d’amour à la soul des années 60, celle des studios Stax et d’Otis Redding, que Gabriel écoutait adolescent. Ses paroles, bardées de métaphores mécaniques et fruitières, jouent ouvertement du double sens hérité du blues, sur un groove de cuivres taillé pour la piste de danse.

Le clip : de l’animation image par image

La vidéo de Peter Gabriel Sledgehammer, confiée au réalisateur américain Stephen R. Johnson, réunit deux des meilleurs ateliers d’animation britanniques : Aardman Animations, le futur studio de Wallace et Gromit, avec Nick Park et Peter Lord, et les frères Quay, maîtres du cinéma d’animation surréaliste. Pendant quatre minutes, le visage de Gabriel sert de support à un défilé ininterrompu de trouvailles : spermatozoïdes filmés au microscope, train miniature traversant son crâne, poulets dansants, fruits en pâte à modeler et personnages faits de morceaux de son propre corps. Tout est réalisé image par image, en pixilation et en animation en volume, sans le moindre effet numérique.

Seize heures allongé sous une plaque de verre

Le tournage relève de l’ascèse. Pour que la caméra puisse le filmer en plongée et animer les objets posés sur son visage, Peter Gabriel dut rester allongé sous une plaque de verre, immobile, pendant environ seize heures réparties sur plusieurs jours. La séquence du poisson, où deux carcasses glissent le long de ses joues, fut la plus éprouvante : les poissons crus, sous les projecteurs, ne sentaient pas la rose. Le chanteur devait de surcroît articuler une syllabe, tenir la pose, attendre que l’équipe déplace les éléments, puis recommencer, une image après l’autre. « Sledgehammer » compte vingt-quatre images par seconde, chacune méritant sa mise en scène.

L’effort fut royalement récompensé. Aux MTV Video Music Awards de septembre 1987, le clip repartit avec neuf trophées, dont ceux de la vidéo de l’année et de la meilleure vidéo masculine : un record pour une seule vidéo, jamais égalé depuis. Il obtint également le Brit Award du meilleur clip britannique.

Un classique intemporel de l’âge d’or du clip

Peter Gabriel Sledgehammer occupe une place à part dans l’histoire de MTV : le magazine Time le décrit comme le clip le plus diffusé de toute l’histoire de la chaîne. Il appartient à cette poignée de vidéos du milieu des années 80 qui ont prouvé qu’un clip pouvait être une œuvre à part entière plutôt qu’un simple outil promotionnel, aux côtés du crayonné de a-ha pour « Take On Me » l’année précédente. Son influence se lit encore dans le cinéma d’animation britannique, dont Aardman est devenu l’ambassadeur mondial, et dans chaque publicité qui tente aujourd’hui de retrouver la texture artisanale de la pâte à modeler.

Repris sur toutes les scènes de Peter Gabriel depuis quarante ans, invariablement placé en fin de concert, « Sledgehammer » reste le morceau qui a réconcilié l’ancien chanteur de Genesis avec le grand public sans qu’il renonce à rien de son étrangeté. Pour prolonger la découverte, rendez-vous sur le site officiel de Peter Gabriel.

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