Matt Bianco – Yeh Yeh – 1985

Matt Bianco Yeh Yeh est la plus élégante des reprises jazz-pop des années 1980, un standard latin de 1963 relooké aux synthétiseurs par un groupe britannique amoureux des cocktails et des films d’espionnage : Matt Bianco Yeh Yeh, sorti en 1985.

Matt Bianco – Yeh Yeh : présentation du single

Matt Bianco Yeh Yeh paraît en septembre 1985 chez WEA (référence YZ 46), en 45 tours couplé à la face B Smooth et en maxi doté d’un long Dance Mix. Le morceau sert de premier extrait à l’album Matt Bianco, publié l’année suivante. La musique est signée Rodgers Grant et Pat Patrick, les paroles Jon Hendricks ; la production est confiée à Phil Harding, ingénieur maison des studios PWL de Pete Waterman, épaulé par le chanteur Mark Reilly. L’enregistrement se partage entre les studios PWL, le Workhouse et le Marquee, à Londres.

Le pari est gagnant : Matt Bianco Yeh Yeh grimpe jusqu’à la treizième place du classement britannique, où il reste dix semaines, et devient le plus gros succès du groupe outre-Manche. Sur le continent, le single fait mieux encore, avec un top 10 en Allemagne (septième place) et en Suisse. Il entraîne dans son sillage l’album Matt Bianco, vingt-sixième au Royaume-Uni mais numéro un aux Pays-Bas, meilleur classement de toute la carrière du groupe.

Matt Bianco Yeh Yeh – pochette du single 1985

De Blue Rondo à la Turk à l’invention d’un faux espion

Le groupe naît à Londres en 1983, quand trois transfuges de Blue Rondo à la Turk, le chanteur Mark Reilly, le claviériste Danny White et le bassiste Kito Poncioni, s’associent à la chanteuse polonaise Basia Trzetrzelewska. Le nom ne désigne personne : Matt Bianco est un espion imaginaire, clin d’œil aux séries d’espionnage des années 1960 dont la musique du groupe semble être la bande originale. Le premier album, Whose Side Are You On? (WEA, 1984), impose ce cocktail de jazz-funk, de rythmes latins et de pop de salon : disque d’or au Royaume-Uni, top 3 en Allemagne, numéro un en Autriche, et une série de tubes dont Get Out of Your Lazy Bed, Half a Minute et Sneaking Out the Back Door.

Matt Bianco Yeh Yeh – Mark Reilly, chanteur du groupe, en 1985

En 1985, coup de théâtre : Basia et Danny White quittent le navire pour lancer la carrière solo de la chanteuse. Mark Reilly reste seul maître à bord et s’adjoint le claviériste et arrangeur Mark Fisher, qui a accompagné Wham!, le groupe où George Michael venait de graver Careless Whisper. Matt Bianco Yeh Yeh est la première carte de visite de ce nouveau tandem, et il fallait un tube pour faire oublier le départ de la voix féminine qui faisait la moitié du charme du groupe.

Aux origines de Matt Bianco Yeh Yeh : Mongo Santamaría et Georgie Fame

La chanson a une longue histoire. Elle naît en 1963 sous forme d’instrumental, composée par Rodgers Grant et Pat Patrick pour le percussionniste cubain Mongo Santamaría, qui la grave sur l’album Watermelon Man!. Le chanteur Jon Hendricks, maître du vocalese, lui ajoute aussitôt des paroles et l’enregistre avec Lambert, Hendricks & Bavan sur At Newport ’63.

C’est pourtant un jeune organiste anglais qui en fait un phénomène : Georgie Fame and the Blue Flames publient leur version le 4 décembre 1964 chez Columbia, dans un arrangement du saxophoniste Tubby Hayes. En janvier 1965, elle s’installe au sommet du hit-parade britannique et met fin à cinq semaines de règne des Beatles. Vingt ans plus tard, s’attaquer à un tel monument n’avait rien d’anodin : Matt Bianco Yeh Yeh assume la filiation tout en transposant le morceau dans le son de 1985, claviers numériques, basse synthétique et boîte à rythmes.

Le clip de Matt Bianco Yeh Yeh, cocktail-bar et costumes clairs

Réalisé par Pete Cornish, le clip de Matt Bianco Yeh Yeh cultive l’imagerie chic et légèrement désuète qui est la marque de fabrique du groupe : lumières tamisées, costumes clairs, cuivres et sourires complices, quelque part entre le club de jazz et la publicité pour apéritif italien. Aucun effet spectaculaire : les images se contentent d’épouser le swing du morceau, avec Mark Reilly en crooner détaché.

Diffusé en boucle sur les télévisions européennes pendant l’hiver 1985, Matt Bianco Yeh Yeh a beaucoup fait pour l’image du groupe. Cette manière de faire passer le jazz en contrebande dans la pop ouvrait une voie que d’autres Britanniques emprunteraient ensuite, d’Everything But the Girl et son Missing à toute la vague sophisti-pop.

L’anecdote : un tube enregistré par un groupe sans chanteuse

Le paradoxe de Matt Bianco Yeh Yeh, c’est d’avoir été bâti en pleine zone de turbulences. Pour remplacer Basia, une nouvelle chanteuse est recrutée, Jenni Evans, qui pose sa voix sur plusieurs titres de l’album ; elle quitte pourtant la formation avant même sa sortie, en 1986, et n’apparaîtra jamais comme membre officiel. Le groupe le plus glamour du jazz-pop britannique enchaînait donc les tubes sans line-up stable.

Autre curiosité : gravé dans les studios PWL de Pete Waterman, Matt Bianco Yeh Yeh appartient à la préhistoire de l’usine à tubes Stock Aitken Waterman, qui allait, deux ans plus tard, lancer Kylie Minogue et Rick Astley. On doit sans doute à ce voisinage la production nette, dansante et très 1985 du disque, là où la version de Georgie Fame respirait la fumée de cigarette des clubs de Soho.

Matt Bianco Yeh Yeh, un classique intemporel

Quarante ans après sa sortie, Matt Bianco Yeh Yeh reste le titre par lequel on identifie le groupe. Il figure sur toutes les compilations consacrées aux années 1980 et sur la plupart des playlists jazzy d’ambiance. Le groupe, lui, n’a jamais vraiment cessé : après une réunion de la formation originale en 2004 pour Matt’s Mood, Mark Reilly et Mark Fisher ont poursuivi la route avec HiFi Bossanova (2009), Hideaway (2012) et Gravity (2017), portés par une fidélité de public remarquable au Japon, en Allemagne et aux Pays-Bas.

Chanson à trois vies, instrumental de jazz latin en 1963, numéro un anglais en 1965, tube pop en 1985, Yeh Yeh aura traversé les époques sans jamais se départir de sa nonchalance. Matt Bianco Yeh Yeh a cette légèreté rare des morceaux dont on ne se lasse pas : trois minutes de swing en costume clair et le souvenir intact d’une décennie qui aimait les cocktails et les cuivres.

Pour suivre l’actualité du groupe, rendez-vous sur le site officiel de Matt Bianco.

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