Mes Mains ont la parole – 1979

Mes Mains ont la parole est la petite séquence qui a fait entrer la langue des signes française dans les salons, au milieu des dessins animés du dimanche. Trois minutes de conte, une jeune femme assise en tailleur, un fond neutre : Mes Mains ont la parole est une émission d’Antenne 2 destinée à la jeunesse sourde et malentendante, diffusée pour la première fois en 1979.

Mes Mains ont la parole : présentation de l’émission

Diffusée de janvier 1979 à juin 1988 sur Antenne 2, Mes Mains ont la parole n’est pas une émission autonome mais une rubrique courte, d’environ trois minutes, insérée dans le programme jeunesse Récré A2. Le concept est imaginé par Danielle Bouvet, docteure en sciences de la communication, qui travaille alors sur l’acquisition du langage chez l’enfant sourd. Près de trois cent vingt numéros seront produits en neuf saisons.

Le dispositif est d’une simplicité désarmante : une conteuse sourde raconte en langue des signes française, et une voix off féminine double le récit pour les spectateurs entendants. Cette voix est celle de Céline Monsarrat, comédienne de doublage que le grand public connaîtra plus tard comme la voix française de Julia Roberts. Le générique emprunte le Concerto pour piano nº 21 de Mozart, dans l’interprétation de Murray Perahia, dont l’andante installe en quelques secondes le climat calme et suspendu de la rubrique.

Mes Mains ont la parole – la conteuse en langue des signes sur Antenne 2 – 1979

Marie-Thérèse L’Huillier, le visage de Mes Mains ont la parole

La conteuse des premières années s’appelle Marie-Thérèse L’Huillier. Née le 19 août 1956 à Saint-Denis de parents sourds, elle a grandi avec la langue des signes comme langue maternelle, à une époque où l’école française la refusait encore. En 1979, l’année même où commence l’émission, elle part cinq semaines à l’université Gallaudet, aux États-Unis, seul établissement supérieur au monde entièrement conçu pour les étudiants sourds.

Elle présente Mes Mains ont la parole jusqu’en 1986, avant de passer le relais au comédien sourd Philippe Galant, qui tiendra la rubrique jusqu’à la fin. La suite de son parcours prolonge la même bataille : un livre en 1992, Sourde, comment j’ai appris à lire et à écrire, né d’une rencontre avec la psychanalyste Françoise Dolto ; la production de L’Œil et la Main de 1994 à 2003 ; un poste d’ingénieure de recherche au CNRS depuis 2010 ; et, le 16 décembre 2015, les insignes d’officier de l’ordre national du Mérite.

Mes Mains ont la parole – Marie-Thérèse L'Huillier, présentatrice de 1979 à 1986 – 1979

Le rituel de Mes Mains ont la parole : trois minutes de conte

Chaque numéro s’ouvre sur la même invitation, devenue la signature du programme : « Regardez, regardez mes mains. Elles vont vous raconter une histoire. » Suit un conte ou une légende, puisés dans le répertoire enfantin que tout le monde connaît : La Petite Poule rousse, Petit Tigre, Capitaine chat. Rien d’autre à l’image que la conteuse, cadrée en plan large pour que le corps entier entre dans le champ.

Ce cadrage n’a rien d’anodin. La langue des signes se joue des mains, mais aussi du visage, du buste et du regard : la filmer en gros plan, comme on filme un présentateur qui parle, reviendrait à en couper la moitié. En laissant la place au corps, Mes Mains ont la parole propose au jeune public entendant un spectacle visuel autant qu’une leçon involontaire de linguistique. Beaucoup d’enfants des années 1980 ont appris là leurs premiers signes, sans que personne ne le leur demande.

Mes Mains ont la parole – la conteuse assise en tailleur devant un fond neutre – 1979

1979, une langue encore bannie des salles de classe

Pour mesurer ce que représente cette rubrique, il faut se rappeler l’état du pays en 1979. Depuis le congrès de Milan de 1880, qui avait imposé l’oralisme dans toute l’Europe, la langue des signes est proscrite des établissements scolaires français, en classe comme dans la cour de récréation, et elle le restera jusqu’en 1991. Les enfants sourds apprennent à lire sur les lèvres et à articuler ; ceux qui signent le font en cachette.

C’est le moment que choisissent quelques pionniers pour renverser la table. La rencontre en 1976 entre le comédien sourd américain Alfredo Corrado et le metteur en scène Jean Grémion débouche sur la fondation, l’année suivante, de l’International Visual Theatre au château de Vincennes, foyer de ce qu’on appellera le Réveil sourd. Mes Mains ont la parole arrive dans ce sillage et frappe plus fort que n’importe quel colloque : c’est la première fois qu’une personne sourde s’exprime plein cadre en langue des signes à la télévision française.

Une séquence à part dans la grille de Récré A2

Glissée entre deux dessins animés et les facéties de la bande de Récré A2, la rubrique fonctionne comme une respiration. Aucun présentateur ne vient l’annoncer longuement, aucun habillage tapageur : le silence tombe, la musique de Mozart s’installe, et les mains prennent le relais. Cette place au cœur d’un rendez-vous quotidien pour enfants, dans la lignée de L’île aux enfants sur l’autre chaîne, est précisément ce qui donne à Mes Mains ont la parole sa portée : le programme ne s’adresse pas à un public spécialisé, il s’adresse à tous les enfants de France en même temps.

Mes Mains ont la parole, un classique intemporel de la télévision française

La rubrique disparaît en juin 1988, emportée par l’arrêt de Récré A2. Il faudra attendre 1994 et la création de L’Œil et la Main sur La Cinquième, future France 5, pour qu’un magazine destiné au public sourd retrouve une case régulière. Entre-temps, la loi du 18 janvier 1991 aura autorisé les familles à choisir une éducation bilingue, et celle du 11 février 2005 reconnaîtra enfin la langue des signes française comme une langue à part entière.

Près de quarante ans après la dernière diffusion, Mes Mains ont la parole occupe une place étrange et précieuse dans la mémoire collective : les téléspectateurs entendants en gardent le souvenir d’une parenthèse hypnotique, les téléspectateurs sourds celui du jour où ils se sont vus à l’écran. Peu de programmes de trois minutes peuvent se vanter d’avoir changé le regard d’un pays sur une langue.

Le générique et plusieurs numéros de l’émission sont consultables dans les archives de l’INA.

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